Nul ne saurait dire combien de codes au pied levé, de recettes magiques et de scripts étourdissants Theunis aura partagés durant sa vie. Des milliers sûrement, peut-être des dizaines de milliers. Son profil Adobe fait état d'une poignée de chiffres désincarnés, 12 001 posts, 1 172 solutions, mais le grand nettoyage de 2019 rend ces statistiques incertaines. Sans compter que la griffe de Jongware a hanté bien d'autres parvis, de InDesignSecrets à Typophile… En fait, on peut parier que vous qui lisez le présent hommage, avez bénéficié d'une façon ou d'une autre, directement ou indirectement, de son aide. Et que vous n'aurez pas oublié sa patience, sa générosité, son sens de l'humour.

Theunis de Jong (aka Jongware), email 11.01.2013

Theunis était un bienfaiteur public d'un côté, un génie très discret de l'autre. Pas seulement un geek talentueux et touche-à-tout. Il aimait les livres, la typographie, les mathématiques, la science, la programmation, et ce au plus haut degré. Le degré à partir duquel on réinvente les choses. Il pouvait identifier toutes les polices de caractères d'un magazine et s'attaquer aux « spécifications techniques » les plus indigestes (PostScript, SVG, XML/XSLT, EPUB, GREP, IDML, OpenType…) Il avait beau se définir comme un simple « programmeur nocturne dilettante », il savait coder en pur assembleur, en C/C++, en JavaScript bien sûr, et en fait dans n'importe quel langage que le défi du moment aurait requis. Rien n'éteignait sa soif de savoir et d'expertise.

Un exemple qui résume tout : entre 2013 et 2016 il a purement et simplement découvert comment « désassembler » un fichier InDesign et l'interpréter de A à Z via un programme C. « Pas de panique ! m'a-t-il écrit. C'est juste une solution à la recherche d'un problème ! »

« Trop d'idées, trop peu de temps ! »

Telle était sa force, tel était son labyrinthe. Inventer, concevoir l'impensable, partager et… passer à autre chose. « Trop d'idées, trop peu de temps ! » se plaignait-il, débordé par les nouveaux projets et déjà conscient qu'il ne pourrait pas tous les mener à bien. « Mon disque dur est jonché des restes de projets avortés… »

Theunis de Jong (aka Jongware), email 14.12.2014

Pourtant, des aboutissements fructueux, il y en a eu une cargaison ! Pour s'en tenir à InDesign, les vieux de la vieille se souviendront de petits bijoux comme « 3D Extrude Object », « WordMap », « Spirographs », « What the GREP!? », « Mazes Everywhere », scripts concoctés à l'âge d'or du forum InDesign scripting (en gros les années 2006-2012). Theunis trouva aussi le moyen de convertir en HTML la documentation JavaScript officielle. À partir de 2012 il s'est attaqué à des problèmes plus coriaces : analyseur XML, Markdown, panneaux personnalisés, import SVG… La plupart de ces travaux n'ont pas été rendus publics.

« Je me suis mis à rêver en IF »

Fin 2011, Theunis se mit à œuvrer silencieusement à son magnum opus, un pur générateur de police de caractères embarqué dans InDesign. « IndyFont fut une pierre angulaire, me confie un membre de sa famille. Une expérience vraiment vécue comme différente des autres. L'idée surgit et il ne cessa plus d'y réfléchir pendant les six mois qui suivirent, cherchant comment résoudre chaque problème théorique, comment connecter tel aspect avec tel autre, etc. Puis il consacra les mois suivants à écrire le code. »

Theunis de Jong (aka Jongware), email 09.03.2012

Il m'a fait l'honneur de me confier la production du code définitif et la commercialisation du produit, désormais reconnu comme un monument dans son domaine. Comme typophile et comme développeur indépendant, Theunis retira une immense fierté de cette réalisation. « Je me suis mis à rêver en IF, m'écrivit-il un jour. Du coup ça m'arrange que tu me le reprennes des mains pendant un moment ! »

Theunis de Jong (aka Jongware), email 28.05.2013

Jongware versus InDesign

Theunis prenait authentiquement plaisir à agencer des livres. Il travaillait dans une branche de l'édition, plutôt universitaire, spécialisée en sciences du langage. Tout laisse penser qu'il s'appliquait à sa tâche avec l'opiniâtreté d'un moine bénédictin. Son parcours l'avait conduit à pratiquer des logiciels comme WordPerfect, PageMaker, FrameMaker, et bien sûr il s'était frotté aux différents formats et technologies de l'information. Ainsi, il n'y a pas le moindre doute qu'il se reconnaissait profondément dans l'esprit fondateur d'InDesign. Si bien qu'il ne supportait pas les dégradations infligées à cet héritage par le marketing et/ou l'inculture.

Theunis de Jong (aka Jongware), email 15.04.2018

Cela le rendait particulièrement critique à l'endroit d'Adobe, et le moins que je lui doive est de vous restituer sa pensée à ce sujet, sujet qu'il tenait pour crucial parce qu'il retentissait sur l'ensemble de notre profession. « Concernant InDesign, j'ai toujours eu l'espoir d'une convergence à long terme avec la “niche” FrameMaker, conservant l'axe d’un logiciel dédié aux vrais professionnels. Or Adobe a pris exactement la voie opposée : un outil “pour tout le monde”, indifférent à l'expertise et intégrant la dernière frivolité de la semaine via une web-plateforme rutilante, le tout imbibé de fonctionnalités aussi improbables qu'incomplètes. » (courriel, 12 juin 2017.)

À mes yeux, Theunis ressentait et exprimait ici le malaise général d'une génération abandonnée de concepteurs de livres, celle des professionnels exigeants et cultivés. « Peut-être que notre marché est épuisé, admettait-il, tout comme l'est celui d'InDesign… » Mais alors, à quoi bon faire semblant du contraire ?

Une intelligence au service des autres

Theunis — que je n'ai jamais rencontré en personne — ne m'a presque rien livré de sa vie dans le « Monde Réel ». On devine entre les lignes un attachement extrêmement fort à sa famille. Quant à son attachement au travail, il se situait quelque part entre la dévotion et l'exténuation. Une chose est sûre, son employeur aura eu la chance inouïe de compter dans son équipe un vaillant artisan, capable de tout apprendre, de tout digérer, et de relever des défis herculéens.

Theunis de Jong (aka Jongware), email 03.09.2020

Comment Theunis se débrouillait-il pour accomplir autant de tâches aussi bien en profondeur qu'en parallèle ? Premier mystère. Comment pouvait-il donner tant aux autres et attendre si peu en retour ? Deuxième mystère.


Venant d'apprendre que ses jours étaient comptés, Theunis de Jong m'adressa quelques mots plus personnels. Parmi eux, une phrase résonne comme le dernier secret qu'il aurait souhaité que je partage avec vous :

Je suis profondément heureux d'avoir été un membre de cette communauté pendant tant et tant d'années, d'avoir pu transmettre aux gens quelques-unes de ces petites merveilles en matière de design, de mise en page, de typographie, à travers InDesign en général et le « scripting » en particulier. (Theunis de Jong, 7 oct. 2020.)

  

Theunis de Jong (4 September 1966 Rotterdam – 28 November 2020 Dordrecht)